Tromblë: le triomphe du rien
Le tout-Westmount s'était donné rendez-vous à la galerie Mayfair pour y admirer les toiles de Per-Anton Tromblë, cet énigmatique artiste nihiliste que personne ne semble avoir déjà connu ou même vu. Tout ce que l'on sait sur lui est qu'il serait originaire d'un petit village nommé Rimovsky en Gaspesikhstan, et qu'il est doté d'un indéniable talent qui pousse le minimalisme à des niveaux de subtilité jusqu'alors insoupçonnés.

"Nul" - 2003, rien sur toile
Le concept à la base de l'art de Tromblë est à la fois génial et fort simple: en présentant des toiles absolument vierges, le peintre force le contemplateur à générer sa propre oeuvre, à voir avec les yeux de l'âme. Libéré de la tyrannie de la forme et des couleurs, l'on peut désormais réinventer notre propre réalité, redéfinir nos propres règles: par le truchement de la non-oeuvre, le non-artiste nous fait découvrir le non-connaisseur en chacun de nous.
Erin Maiden, éditrice de la très huppée revue Artsy Fartsy ne tarit pas d'éloges: «Nous assistons ici à l'émergence d'un nouveau courant qui fait éclater les conventions sclérosées et rétrogrades de l'art contemporain: en y opposant la notion de non-art, Tromblë nous oblige à repenser notre démarche artistique, à redéfinir de nouveaux paradigmes socio-culturels s'inscrivant dans un contexte de renouveau du cheminement existentiel.»
«Admirer l'oeuvre de Tromblë, c'est faire l'apologie du non-être, du non-devenir, c'est en quelque sorte parachever l'ultime aboutissement eulogique de la néantisation du Soi.»
Ce qu'il y a de plus extraordinaire avec Tromblë, c'est que son talent ne se limite pas à la peinture, mais il se manifeste également dans sa sculpture, sa musique, son architecture, sa littérature et même sa poésie. À preuve cet extrait de son plus récent poème, intitulé Rien à dire:
Tout simplement merveilleux. L'on assiste à rien de moins que la consécration d'un véritable homme-renaissance, un Léonard de Vinci des temps modernes.

Il est certes malheureux qu'un tel succès se trouve entaché d'un parfum de scandale, mais c'est fort malheureusement le cas: en effet. le sponsor de Tromblë se trouve à être la société Loto-Québec, dont le directeur Gaétan Frigon a récemment démissionné suite à un nombre d'affaires douteuses. Comme l'une d'elle impliquait une acquisition d'oeuvres d'art, certains ne se gênent pas pour tenter de jeter le doute sur l'intégrité de l'artiste.
«Ce qui est fort déplorable,» commente Maiden. «Per-Anton Tromblë est un artiste des plus respectables, et de plus doté d'un génie qui ne laisse aucun doute.»
Les sceptiques questionnent la pertinence de débourser des fortunes pour des toiles que l'on pourrait se procurer dans n'importe quelle boutique de fourniture d'art pour un vingtaine de dollars. Le Musée des Beaux-Arts est particulièrement visé, lui qui vient de se porter acquéreur de plusieurs toiles de l'artiste, entre autres Zéro, Rien et surtout son chef d'oeuvre, Non-Composition, pour lequel le Musée a versé 2,800,000 $.
«Il est fort regrettable que quelques jaloux et ignares,» poursuit-elle, «incapables de saisir la portée de son oeuvre, profitent de cet incident pour tenter d'entacher sa réputation. De tous temps, les sots et les fats ont toujours été incapables de voir les habits neufs de l'empereur.»
«Que voulez-vous, c'est ce qui arrive lorsqu'on a affaire à un petit peuple de colons qui lisent le Journal de Montréal. Ça ne se passerait pas comme ça à Toronto où à New York, là où le public cultivé et averti sait reconnaître le vrai talent.»

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